
En réfléchissant sur la question de la femme dans la société, je me suis demandé ce que des hommes pouvaient penser de cette différence sociale. Il est sûr qu’un des endroits où il y a le plus de différences c’est le milieu de la politique. Est ce qu’il y a vraiment une place pour les femmes dans la politique ? Est ce qu’il y a des hommes féministes ? Pour répondre à tout cela, je suis allée rencontrer Nicolas Bonneau qui a regroupé dans une pièce de théâtre, Qui va garder les enfants? le témoignage de plusieurs femmes dans la politiques. Durant la pièce on peut entendre la rencontre et le parcours de plusieurs femmes qui ont des fonctions dans le milieu de la politique. On peut y comprendre leurs questionnements face à la société actuelle, leur parcours et ce qu’elles pensent de la condition féminine. Une fois que j’ai lu la pièce, j’ai eu envie de rencontrer Nicolas Bonneau, pour lui poser quelques questions sur ce qu’il pensait et ce que la construction de sa pièce a pu lui apporter.
Présentez-vous :
Je m’appelle Nicolas Bonneau. Je me définis comme conteur. C’est à dire que je fais à la fois des spectacles de théâtre mais à partir de moi, c’est à dire que je parle en mon nom à la fois comme auteur, comédien mais aussi en tant que collecteur. Je travaille en enquête à partir des gens que je rencontre et à partir de ces personnes -là je fabrique des histoires. C’est entre le documentaire et l’auto-fiction.
Comment et pourquoi, avez-vous eu envie d’écrire cette pièce ?
Ce n’est pas toujours évident de savoir, c’est une sorte d’intuition je pense. Je travaille beaucoup sur les personnes qui n’ont pas forcément la parole, les ouvriers par exemple, les femmes. Les femmes : en prenant ce sujet je me suis rendu compte qu’elles font parties des opprimés de la société. J’avais envie de donner la parole à ces opprimées, parce que la parole je l’ai plus, en tant qu’artiste homme. On est plus facilement aidés, on voit bien qu’on accède plus facilement à la possibilité de créer des pièces, on accède plus facilement à des postes de pouvoir. Donc c’était une façon pour moi de faire une place aux femmes.
Je n’étais pas spécialement féministe à la base, comme la plupart des hommes d’ailleurs. C’est peu à peu que j’ai eu cette prise de conscience. Grâce à ma compagne d’abord puis en ayant un enfant : on découvre beaucoup de choses aussi!
La politique m’a semblé être le réceptacle du pouvoir, vraiment. C’est sûrement le dernier endroit où on ne donnera pas le pouvoir aux femmes, le dernier endroit où le pouvoir est conservé par les hommes. J’avais envie de monter que toutes les femmes qui sont arrivées au pouvoir ont fait preuve d’un courage remarquable. J’avais envie de montrer ça.
Vous dites que vous n’étiez pas particulièrement féministe, qu’est ce qui a provoqué ce changement ?
Dans ce spectacle, je fais 8 portraits de femmes, à peu près. Ce que je voulais montrer à travers le spectacle c’est comment ces rencontres m’ont transformé et que je deviens différent par rapport au féminisme. Il n’y a jamais un seul moment de prise de conscience, ça prend du temps. Et puis une fois qu’on a ouvert les yeux, on ne peut plus revenir en arrière, on ne peut plus voir les choses autrement et toutes les différences nous sautent aux yeux. A travers ce spectacle, je voulais montrer qu’une prise de conscience est là . Après, en tant qu’homme on essaie, on ne réussit pas toujours à éviter la domination.
Comment maintenant expliqueriez- vous à un enfant qu’il est important qu’il y ait des égalité hommes-femmes, sans utiliser comme vous le dites « son pouvoir de mâle dominant » ?
En ne laissant plus rien passer, déjà , mais évidemment de ne pas le faire par l’autorité, de le faire en montrant. Je le fais par exemple avec mon fils de 5 ans. Quand il dit par exemple « les filles c’est nul. » « ça ne sait pas conduire de bus » et bien je lui montre une femme qui conduit un bus. Parce que c’est tellement ancré, c’est tellement profond. On ne sait pas d’où ça vient, cette manière de se comporter qu’ont les garçons. Il faut donc être attentif au quotidien. Il faut ne pas regarder les femmes seulement comme des femmes, les filles seulement comme des filles mais comme des êtres humains. Ne pas réduire l’humanité à être un homme ou une femme, ne pas réduire au genre. Par exemple, la virilité était une qualité chez les femmes, qu’on leur a retirée pendant l’antiquité. Une femme pouvait être virile, elle n’en était pas moins femme. C’est quand on s’est aperçu que la virilité pouvait être utile dans la politique, pour garder le pouvoir qu’on l’a enlevée aux femmes.
Dans votre pièce, il y a à un moment un personnage qui essaie de faire rentrer les femmes dans le moule des hommes… ce personnage est fait pour faire réfléchir évidemment, mais pensez-vous qu’il y aitdes « critères » basés sur la masculinité évidemment, pour être une bonne politicienne ou une bonne femme influente en général ?
Evidemment ce personnage est ironique. Je ne pense pas qu’il faille entrer dans un « moule de dominant », au contraire je pense que les différences devraient être plus acceptées. Accepter qu’il y ait plusieurs façons de faire, pas juste dans les relations de pouvoir. On voit bien aussi que beaucoup de femmes « jouent le jeu de la masculinité », mais parce qu’elles n’ont pas le choix tout simplement. Je pense qu’une égalité sera atteinte quand les femmes ne seront plus obligées de faire comme les hommes.
Pour parler de l’attitude, c’est vrai qu’il y a un certain standing à respecter mais parce que la politique est un monde bourgeois, avec des codes bourgeois. Dans la pièce, j’y fais mention avec le personnage de Caroline à qui on fait comprendre qu’il faut acquérir ces codes : l’habillement, la coiffure, la tenue en public, ne pas parler trop fort… Il y a un certain nombre de choses à accepter. Par exemple, à l’Assemblée, le port de la cravate n’est plus obligatoire, mais seulement depuis le début du mandat de Macron, avec le parti des Insoumis qui ont refusé le port de la cravate. Mais c’est très récent et puis c’était quelque chose de réservé aux hommes. Avec cette loi on ne pensait pas du tout aux femmes. Un autre exemple parlant c’est la loi qui interdisait aux femmes de porter un pantalon à Paris. Cette loi datait quand même d’environ 1800 et n’a été abolie qu’il y a quelques années. Encore une foi ici les femmes ont été oubliées quelque part…
Dans le film Marie Stuart, sur lequel j’ai écrit un article, Elisabeth première dit à un moment « Le trône m’a fait devenir plus homme que femme ». Même si ce n’est plus du tout la même façon de penser maintenant et que la société a quand même évolué, on peut se dire que les avancées depuis 500 ans sur la question de la femme sont minimes… Que pensez-vous de tout ça ?
C’est vrai que l’on dit toujours que le pouvoir est masculin. On dit que l’homme c’est le pouvoir et que la femme c’est le foyer. Mais tout cela c’est les « constructions de notre société » depuis des milliers d’années. Françoise Héritier en parlait très bien. Quand on lui demandait, de son vivant, si elle pensait qu’il y aurait une égalité hommes-femmes un jour elle répondait « Oh… d’ici 300/400 ans peut-être ». Parce que toutes les structures sociales, en occident du moins, sont faites pour que ce soit plutôt les hommes qui dominent, qui accèdent au pouvoir, qui prennent des décisions, qui aient confiance en eux pour pouvoir parler et accéder au pouvoir. Je raconte aussi dans mon spectacle comment à Science Po, parce qu’il en est question avec le personnage de Caroline, il y a des concours d’éloquence et que ce sont les hommes qui sont le plus à l’aise par rapport à la prise de parole en public. C’est très valorisé chez les garçons, c’est très autorisé depuis tout petit. On incite les garçons à jouer dehors, alors qu’on incite les filles à plus se taire, rester à la maison… Même si c’est inconscient bien sûr. On dit « Garçon manqué » d’ailleurs dès qu’une fille aime jouer au ballon, aller courir dehors… Pourquoi « garçon manqué » ? C’est juste une fille qui a envie de jouer au ballon. C’est tout un tas d’archétypes qui sont ancrés chez les gens. Les femmes sont les premières victimes mais elles sont aussi complices. Les femmes ne sont pas toutes féministes du tout. Il y en a qui pensent que c’est leur place, d’être la plus faible, d’être protégée. Parce que d’un côté elles ont peur ces femmes-là , le mythe de la joggeuse assassinée, « si tu vas dehors tu vas être violée »… Donc tout cela entretient l’image de la femme faible qui a besoin de protection. Mais c’est ici aussi une inégalité… Pourquoi ce serait aux femmes d’avoir peur de ça ? Pourquoi ce serait aux femmes d’être les plus faibles et avoir besoin de protection ?
Pour en revenir à l’éloquence, c’est étrange : lorsque on est jeunes, l’écart n’est pas forcément visible, ce sont même plutôt les filles qui prennent le plus facilement la parole en classe, qui sont impliquées dans les études…
En effet, on peut même dire que jeune, en tout cas à l’école, ça peut être plutôt l’inverse. Il y a une sorte d’inversion. Cette inversion se fait quand ? Et bien elle se fait quand il y a le choix pour les femmes de faire de longues études ou d’avoir une famille assez jeune. De plus, rien n’est fait en France pour que les femmes puissent faire les deux. En France, la grossesse est vue comme une régression, une impossibilité de faire carrière, alors que dans d’autres pays comme tous les pays nordiques, la Suède, la Norvège, le Danemark, on peut très bien être cheffe, politique, et avoir des enfants, ce n’est pas un problème. En France c’est vu un peu comme une maladie, alors que c’est tout sauf une maladie ! La première ministre néozélandaise est tombée enceinte presque le lendemain de son élection. Donc 6 mois plus tard elle a pris 6 mois de congés. Elle a été remplacée et quand elle est revenue, tout allait bien.
Pour vous qu’est ce qui fait d’une femme une bonne politicienne ?
Je pense que ce qui manque aux femmes aujourd’hui c’est l’entraide. Les femmes qui accèdent au pouvoir aujourd’hui sont assez solitaires. Elles se battent dur pour y arriver. Du coup elles sont dures envers les femmes qui viennent ensuite. Les hommes ont un réseau. Un réseau qu’ils ont développé depuis des centaines et des centaines d’années. Les hommes ont l’habitude de créer du réseau. Même quand ils sont rivaux ou quand ils sont en compétition. Les femmes, elles, ont beaucoup plus de mal à la jouer collectif. Parce que ça a été tellement difficile pour elles que maintenant elles se disent « bah écoute ma cocotte toi aussi tu vas devoir te battre ». Donc il faudrait que ces femmes créent leur réseaux. Il y a des choses mises en place pour que les femmes créentleur réseau, en entreprise par exemple. Au lieu de rester devant leur ordinateur avec leur salade, elles sont amenées à aller se retrouver et manger ensemble. Mais une femme qui est souvent bonne élève, elle va préférer rester devant son ordinateur et travailler. Après je ne dis pas que les femmes ne sont pas capables de le faire. Je ne pense pas que ça soit un trait particulièrement masculin que de créer du réseau. C’est juste des mentalités, des habitudes à changer, et cela passe par l’égalité hommes-femmes.
Après c’est se départir de relations sexistes. En politique, en entreprise, il y a aussi le côté prédateur des hommes : la femme est d’abord vue comme une femme, avec le potentiel de séduction et d’être séduite. Je trouverais important que tout le monde apprenne à regarder les femmes autrement que comme des objets de désir. Il y a des hommes qui ne savent pas les regarder autrement, et c’est triste. Il y a des études qui montrent que, quand une femme prend la parole en public, les 30 premières secondes sont consacrées à regarder son attitude, comment elle est habillée, comment elle se tient, son allure, comment est positionnée sa voix,… Tout cela avant ce qu’elle est en train de dire. Cela montre qu’on regarde encore trop les femmes comme des objets de désir… Si c’est un homme, mal habillé, gros,… on l’accepte comme il est dès le début. Donc ça veut dire quoi ? Ca veut dire que les hommes doivent changer leur regard sur les femmes. Le chemin doit être fait par les femmes et par les hommes qui doivent eux-mêmes changer et qui doivent se dire que l’égalité des hommes et des femmes ne sera pas une perte de territoire mais un gain pour tout le monde. C’est à dire que les hommes vont gagner en liberté aussi.
En conclusion, on peut dire que depuis des années, les femmes essaient de se faire une place dans un monde d’hommes. Au fur et à mesure, grâce à des gestes comme la pièce de Nicolas Bonneau, des gens comprennent l’importance de l’égalité hommes-femmes. Des gens sont de plus en plus sensibles et font des efforts pour éviter que cette inégalité se creuse. Pourtant il y a encore beaucoup de choses à faire et un long chemin jusqu’à une égalité parfaite, si elle est atteinte un jour.
Je remercie beaucoup Nicolas Bonneau pour avoir pris un peu de temps pour cette entrevue et ses réponses très intéressantes. Après avoir lu et vu la pièce je peux vous conseiller, si vous avez aimé cette interview, d’aller le voir ou de lire la pièce. Je vous mettrai des dates quand le spectacle reprendra!






